« Je n'étais pas un aventurier. Pas un sage. Juste un homme qui voulait savoir ce qu'il restait de lui quand on retire tout le reste. » Toute la tenue du livre de Michel Boulanger tient dans cet aveu, posé dès les premières pages comme on pose une hache contre un mur.
Il y a des livres qu'on lit et il y a ceux qu'on traverse. Le récit que signe Michel Boulanger, médecin français devenu l'un de nos passants les plus attentifs, appartient résolument à la seconde espèce. Sous son titre discret — emprunté autant à Ginette Reno qu'à l'épigraphe de Camus qui ouvre le volume — se cache l'un des journaux d'hivernage les plus justes que l'édition francophone nous ait donnés depuis longtemps.
L'argument tient en quelques mots. Un homme part seul, un matin de septembre, pour six mois, dans une cabane perdue au bout du Chemin de la Rivière, entre le Lac à l'Île et le Lac Creux, face aux chutes du Calvaire. Il coupe du bois. Il se blesse à un doigt. Il croise une ourse et ses petits. Il manque de tomber à travers la glace du lac. Il descend, parfois, jusqu'au Magasin général, où l'attendent Denise, Luce, Marcel — figures taiseuses et têtues d'un pays qui ne se livre qu'à qui sait attendre. Il tient. Rien de plus. Mais dans ce rien tient tout.
La grande réussite du livre est d'avoir su trouver sa forme. Boulanger a choisi le carnet, et il a eu la sagesse de ne pas tricher avec lui. Trois parties épousent les saisons — l'automne, l'hiver, le printemps — et chaque chapitre, bref, semble avoir été écrit à la lampe à huile, entre deux rondins jetés dans le poêle Bélanger de la cabane. Les phrases sont courtes, parfois nues jusqu'à l'os. Des aphorismes surgissent, posés comme des pierres sur un sentier : « Ce n'est pas le froid qui tue. C'est la confiance mal placée. » « Le gel n'est pas cruel. Il ne punit pas. Il rappelle. » On songe par moments à Jean-François Beauchemin, à l'économie si particulière de Gabrielle Roy dans La Détresse et l'Enchantement ; la voix pourtant reste singulière, reconnaissable dès la première page.
Ce qui sauve ce texte de la complaisance — écueil majeur du genre solitaire — tient à la présence, discrète mais décisive, des autres. La cuisine de Denise qui sent le sucre chaud et le pain levé ; la lettre de Céline, arrivée par la poste au cœur de l'hiver ; le silence complice de Luce au coin du Magasin général ; l'ombre tenace de Louis. Le narrateur ne se donne jamais le beau rôle. Il doute. Il pleure sur le seuil. Il applaudit, seul, comme un enfant, le jour de son arrivée. Cette humilité-là ne s'invente pas.
Il faudrait parler longuement des illustrations de Colette Machu, qui épousent le texte sans jamais l'illustrer au sens faible du terme. Il faudrait parler de cette langue québécoise qui affleure sans folklorisme, dans la bouche de Denise surtout, de ces silences qui disent davantage que les phrases, de ce chapitre sur l'ourse qui est à lui seul une petite leçon de tenue littéraire. Il faudrait parler enfin de cette fin admirable, où le narrateur refuse aussi bien de revenir que de s'enfermer dans son refuge : « Je ne suis pas revenu. Je suis allé plus loin, un peu plus loin que l'hiver, et c'est là que je me suis retrouvé. »
On referme Un peu plus loin que l'hiver avec ce sentiment rare d'avoir été accompagné, non pas instruit. C'est, je crois, la définition même d'un livre nécessaire. Que Michel Boulanger en signe ainsi le premier, à voix basse, depuis une maison d'édition aussi modeste qu'exigeante, n'est pas le moindre de ses mérites.